Mais cet hommage ne doit point être un vain honneur rendu à sa mémoire ; oh! non, ce serait indigne d’elle ; et du haut du ciel où j’aime à me la représenter, elle désavouerait, ce me semble mes paroles : elle, qui n’a vécu que pour Dieu et pour cet Institut, elle ne veut, elle ne doit être louée que pour mieux glorifier Dieu et pour affermir dans la voie de la perfection.
Tel est aussi le but que je me propose. Je louerai la révérende Mère Claire de Jésus, mais pour vous montrer par son exemple ce que doit être une Sœur de Sainte-Marie. J’écarte donc de cet éloge tout ce qui ne servirait pas à ce dessein : les détails historiques qui lui sont personnels et les faits mémorables de sa longue administration ; je ne m’arrête pas même aux vertus fondamentales qui sont le premier ornement de toute vraie religieuse : la foi vive, la piété fervente, la charité active, l’abnégation généreuse, etc. Je veux aller au-delà et vous montrer en une âme d’élite, le type proposé par Jésus-Christ aux Sœurs de Sainte-Marie. Le caractère distinctif de cet Institut, quel est-il? Je crois l’avoir rencontré dans ces paroles du Roi-prophète : "Dans la simplicité de mon cœur, dans la joie de mon âme, j’ai offert à Dieu tout ce qu’il avait mis à ma disposition."
Avant de vous développer ce sujet, mes très chères Sœurs, je dois répondre à une pensée qui pourrait vous arrêter. Y a-t-il une perfection propre à votre Institut? Toute perfection religieuse n’est-elle pas contenue dans l’imitation de Jésus-Christ, notre divin modèle? Assurément, nous possédons tout en Jésus : Il est la vie de nos âmes et cette vie se manifeste, selon Saint Paul, dans celles qui n’y mettent aucun obstacle, mais, elle se manifeste avec des caractères différents. C’est toujours l’esprit de Jésus-Christ, mais avec le cachet propre qui distingue telle personne, et qui par l’influence de cette personne devient la propriété de tel Institut.
Enfants de Saint-François, vous considérez avec raison comme un héritage précieux, le dépouillement extérieur et l’ardeur séraphique de votre admirable fondateur ; et vous, enfants de Saint-Ignace, vous tenez à honneur de maintenir dans sa Compagnie son esprit militaire et son zèle apostolique. Cette variété fait partie de l’ornement de la Sainte Église : elle relève la beauté de l’Épouse de Jésus-Christ. (Ps. 44,10).
Heureuses les communautés dont l’esprit peut se modeler sur de pareils exemples! Heureuses êtes-vous, mes chères Sœurs, d’avoir possédé si longtemps à la tête de votre Institut une personne aussi digne de vous servir de modèle! Élue à l’origine, lorsque ce petit troupeau de Marie n’avait pour toute règle que la loi intérieure de la charité, Supérieure générale ensuite pendant trente-six ans, elle a nécessairement exercé sur ses Sœurs une grande influence, elle leur a communiqué son esprit, elle continue de vivre en elles, et toujours, j’en ai la conviction, les Sœurs de Sainte-Marie comme leur Mère, se montreront simples, joyeuses, dévouées. Entrons dans les détails.
La simplicité du cœur : tel est le premier trait caractéristique que je rencontre dans la révérende Mère que nous pleurons ; la simplicité du cœur, remarquez-le bien, non de l’esprit ; non pas le manque de talent, de clairvoyance, de prudence ; non, la révérende Mère a possédé ces qualités dans un haut degré. Sans être une femme savante, sans avoir acquis des connaissances étendues, elle était douée d’un bon sens qui, pour les fonctions auxquelles elle était appelée, valait mieux que la science. D’ailleurs, son élection à l’âge de vingt-quatre ans, l’organisation intérieure et extérieure de son Institut, l’état dans lequel elle laissa les maisons qu’elle a fondées, l’estime des premiers pasteurs de ce diocèse, notamment de Monseigneur Dehesselle, la considération des prêtres et des religieux, la confiance du public et, par-dessus tout, vos propres regrets, mes chères Sœurs, proclament assez haut que la révérende Mère Claire de Jésus fut dans le vrai sens du mot : une femme supérieure.
Or, c’est précisément dans une telle personne que la simplicité du cœur est une qualité précieuse et féconde.
Je dis précieuse, spécialement aux yeux de Jésus-Christ qui n’a rien tant recommandé et inculqué à ses apôtres. Ceux-ci en étaient encore à rêver à des honneurs et des distinctions : le divin maître leur présente un petit enfant : ``si vous ne devenez semblables à ce petit enfant, leur dit-il, par la candeur et la simplicité, loin d’occuper la première place dans le royaume céleste, vous n’y serez point admis.`` Et dans une autre occasion : "respectez les petits enfants, car le ciel appartient à ceux qui leur ressemblent."
Elle leur ressemblait, cette Mère regrettée ; elle était vraiment simple comme une enfant ; et cette enfant, Jésus l’a placé au milieu de vous et tenue pendant des années sous votre regard.
Quelle douce prévenance dans son accueil! Quelle aimable modestie dans le ton! Quelle touchante timidité dans toute sa contenance! Telle je l’ai vue dans les derniers temps de sa vie, telle je l’ai connue pendant plus de trente ans. Cette simplicité ne se démentait jamais, parce qu’elle procédait du fond du cœur, et ceux qui pouvaient pénétrer dans le secret de son cœur étaient seuls capables d’apprécier le trésor renfermé dans ce cœur d’enfant. Là, point de recherche, point de suffisance, point de susceptibilité, encore moins de détours, de politique ou d’intrigues ; non pas même en vue d’un bien à faire, ou d’un mal à prévenir.
Dans les situations embarrassantes que rencontre toute supérieure, elle est réservée, sans doute ; mais elle surmonte les difficultés bien moins par la prudence du serpent que par la simplicité de la colombe. Que serait-ce donc, dans les circonstances ordinaires, où elle peut n’écouter que la voix de son cœur? Vous le savez mieux que moi, mes chères Sœurs, vous qui étiez si heureuses, lorsque l’état de cette bonne Mère vous permettait de l’entretenir. Vous l’avez éprouvé, vous aussi, chères Enfants, qui avez obtenu quelquefois cette faveur! Comme cette bonne Mère attirait tous les cœurs! Comme on se sentait à l’aise auprès d’elle! Elle n’était pas seulement affectueuse et compatissante : elle l’était d’une manière qui lui était propre ; sa bonté avait un charme particulier qui n’était autre que son aimable simplicité.
Tout en elle portait cette empreinte : toutes ses vertus empruntaient à la simplicité leur dernière perfection. Je citerai en particulier son humble soumission au directeur de sa conscience (ie. : accompagnateur) Nous savons tous combien cette soumission est nécessaire, et combien, dans certains cas, elle est difficile à pratiquer. La révérende Mère Claire n’a pas été exempte de troubles intérieurs, je le sais ; mais elle les découvrait à son directeur (ie. : accompagnateur), puis elle écoutait, elle se soumettait, elle recouvrait, le calme et la confiance à force de simplicité.
Ah! Voilà les âmes que Dieu se plaît à combler de ses faveurs! Les chères Sœurs qui voyaient la révérende Mère de plus près, ont souvent remarqué sa constante union avec Dieu ; il suffisait d’ailleurs de toucher devant elle un sujet qui se rapportât à la gloire ou à l’amour de Jésus-Christ, pour la voir tout émue et comme absorbée en son divin Époux. D’où lui venait cette facilité de s’élever et de s’unir ainsi à Dieu? L’Esprit Saint l’a dit : c’est le privilège des âmes simples. Jésus trouve ses délices dans les cœurs qui ressemblent au sien : Il leur communique ses secrets et ses trésors ; et s’Il les éprouve, c’est pour les faire pénétrer plus avant dans son intimité. Enfin, pour comble de faveur, le Seigneur bénit les âmes simples dans ce qu’elles entreprennent pour sa gloire. Pourquoi? Parce qu’elles n’ont en vue que sa gloire, et que leur simplicité les préserve de s’en attribuer jamais la moindre part. Elles deviennent ainsi les instruments bénis des miséricordes divines. Vous en avez la preuve sous les yeux. Comment une personne si délicate de santé a-t-elle pu exécuter des desseins qui semblaient surpasser les forces d’une personne robuste? Ah! C’est qu’elle ne faisait que servir les desseins du divin Maître, c’est lui qui de son côté lui prêtait sa force et son appui.
A la simplicité du cœur le Roi-prophète allie la joie. C’est le second caractère du type que Jésus a formé dans cette âme d’élite, et qu’il propose, mes chères Sœurs, à votre imitation. Ne vous étonnez pas de m’entendre attribuer une telle importance à la joie. Je ne fais en cela que me conformer aux leçons du Saint-Esprit, et spécialement à la recommandation de Saint-Paul aux Philippiens : "réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; encore une fois réjouissez-vous". Il est vrai que l’Apôtre ajoute : "que votre modestie se manifeste autant que votre joie ;" joie modeste, joie dans le Seigneur, joie procédant de la paix intérieure ; telle en un mot que vous l’avez vue et admirée dans votre aimable Mère.
Ah! Loin de vous, mes chères Sœurs, les joies mondaines, l’esprit de dissipation ; cette joie-là est synonyme de relâchement et de désordre ; et à vrai dire, ce n’est pas la joie réelle : c’est l’inquiétude, c’est l’agitation, c’est le tourment du cœur en punition de la dissipation de l’esprit, d’après cette parole de Job : "mes pensées sont dispersées, tourmentant mon cœur."
Tout autre est la joie des enfants de Dieu. Loin de les détourner de leurs devoirs, elle les dispose à les mieux remplir ; loin de nuire à la régularité religieuse, elle l’embellit ; elle répand sur la communauté terrestre un reflet des chœurs angéliques. Qui de nous ne l’a éprouvé? Qui n’a subi le charme des communautés où règne cet esprit, et n’a été frappé de l’influence que peut exercer en ce sens une personne privilégiée?
Tel fut parmi nous le bienheureux Jean Berchmans, qui au témoignage de la Sainte Église, ne se distingua que par une régularité parfaite unie à la joie la plus cordiale. Telle aussi, mes chères Sœurs, s’il m’est permis de faire ce rapprochement, fut parmi vous la Mère que nous regrettons.
La joie de cette âme n’était pas seulement modeste, jointe à une fidélité exemplaire, puisée à la source même du Sauveur : elle était à l’état de vertu constante ; elle allait même jusqu’à l’héroïsme, lorsqu’aux soucis de l’administration venaient se joindre les souffrances de la maladie. Cette joie se manifestait dans tout son extérieur, particulièrement par le doux sourire que nous avons si bien connu. La première fois que mon saint ministère m’amena en sa présence, je fus frappé de cet air de joie plus que d’aucune autre chose ; depuis lors je ne l’ai jamais revue, sans retrouver son doux sourire, et dans les derniers temps, je l’ai vue faire des efforts surhumains pour triompher de ses douleurs corporelles : elle réussissait au point de dissimuler son mal ; et nous avons appris des témoins intimes de ses dernières souffrances, qu’elle a conservé jusqu’à la fin sa gaîté et son sourire.
Cette manière de pratiquer la joie est en elle-même d’un grand mérite. La révérende Mère y voyait en outre un moyen d’exercer le zèle et de gagner des âmes à Jésus-Christ. Présenter aux cœurs l’attrait des jouissances pures, les amener à goûter combien le Seigneur est doux, les attirer vers les sources délicieuses du Sauveur ; en un mot, rendre la vertu aimable : telle fut son idée ; elle en fit le principe de son action au dehors, et la règle distinctive des Sœurs de Sainte-Marie.
Pour qu’il en soit ainsi, il n’est pas nécessaire que cette disposition sont inscrite dans vos Constitutions : elle l’est dans vos âmes, mes chères Sœurs, et aux yeux de tout observateur intelligent, vous marchez dans la voie que Jésus vous a tracée par votre Mère.
Que d’autres ordres religieux étonnent le monde par l’austérité de leur vie, qu’ils déploient l’appareil de la pénitence (ie. : austérité), qu’ils fassent trembler le vice à l’approche du Dieu vengeur : il faut de ces grands exemples et de ces prédications foudroyantes ; mais votre vocation à vous est de travailler au même but par des moyens plus suaves (ie. : doux) ; vous ferez aimer et la vertu, et la religion, et la Sainte Église, et la vie religieuse ; vous gagnerez à Jésus et à Marie les jeunes cœurs qui vous sont confiés, et par eux, de proche en proche, vous étendrez votre action sur toutes les classes de la société. ``Voyez comme ils s’aiment les uns les autres,`` disait-on des premiers chrétiens : on le redit aujourd’hui de nos bonnes religieuses, et l’on ajoute ce que j’ai entendu moi-même dans cette ville et à votre sujet : ``Qu’elles sont heureuses! Il n’y a qu’à les voir pour juger de leur bonheur : la joie est peinte sur leur visage.`` Puissiez-vous toujours édifier ainsi le prochain! Mais n’oubliez pas, mais chères Sœurs, que la joie dont il est ici question est le fruit de la ferveur et de la générosité.
La vie religieuse a ses difficultés et ses épreuves, contre lesquelles ne sauraient tenir ni la bonne humeur naturelle, ni le caractère le plus heureux : il y faut l’esprit de sacrifice, l’amour de Jésus-Christ. Le Cœur Sacré du divin Sauveur : voilà la source où les Saints ont puisé la vigueur et la joie, où c’est désaltérée fréquemment la révérende Mère durant les longs jours de ses langueurs physiques, et où vous-mêmes, mes chères Sœurs, vous retrempez vos âmes et renouvellerez la sainte allégresse qui convient au service du divin Époux. "Ce que vous avez entrepris," dit Saint-Paul aux Corinthiens, ne le faites pas avec tristesse et comme par une dure nécessité. Dieu aime qui donne avec joie. " Quel est ce don? Quelle est notre offrande? C’est ce qui me reste à vous exposer.
Dans la pensée de David, la simplicité et la joie n’expriment que les dispositions qui doivent accompagner notre offrande. L’offrande elle-même, voilà l’objet principal. Le puissant roi d’Israël, à la tête de son peuple, présentait au Seigneur les riches matériaux qu’il avait préparé pour la construction du temple : sous ce rapport notre offrande est peu de chose, et celle de la jeune Rosalie Nizet, devenue plus tard la révérende Mère Claire de Jésus, fut assurément des plus modestes. ``Mais ai-je besoin de vos dons?`` dit le Seigneur, ``l’univers avec tout ce qu’il renferme n’est-il pas à moi?`` – ``Oh! vous êtes mon Dieu`` dirai-je avec le Roi-prophète, ``vous n’avez pas besoin de mes biens``. Ce que Dieu veut par-dessus tout, c’est le cœur, c’est le dévouement ; c’est, mes chères Sœurs, l’offrande renfermée dans vos vœux, la fidélité à votre vocation. Grâce à Dieu, cette fidélité est générale aujourd’hui dans nos communautés religieuses, et je ne viens pas exalter une personne en particulier aux dépens de tant d’autres dont j’admire la générosité. Mon dessein est de faire remarquer aux Sœurs de Sainte-Marie, les qualités qui distinguèrent le dévouement de leur Mère, et de les affermir ainsi de plus en plus dans l’esprit de leur Institut.
Quelle idée se formait la révérende Mère Claire du dévouement d’une Sœur de Sainte Marie? Quelle idée en aviez-vous vous-mêmes, mes chères Sœurs, d’après ses avis et ses exemples? Etre toute à Jésus par Marie ; ne vivre que pour l’aimer et le faire aimer ; s’employer à cette fin avec toutes ses facultés ; y sacrifier au besoin sa santé et sa vie ; se donner ainsi simplement et joyeusement ; voilà le dévouement auquel doit au moins aspirer une digne Sœur de Sainte-Marie.
La révérende Mère Claire le pratiqua dans toute sa perfection et dans toute sa pureté : témoin, ce billet qu’on a trouvé après sa mort, où elle s’engageait par vœu à faire pendant un temps assez long, ce qu’elle jugerait devant Dieu être le plus parfait. Son cœur était tout à Dieu sans réserve comme sans partage. Inaccessible aux atteintes de l’amour-propre et de la vanité, elle ne cherchait en toutes choses que le bon plaisir de son divin Maître. L’affection si légitime qu’elle portait à cet Institut, dont elle était en quelque sorte la fondatrice, ne l’aveuglait pas ; elle n’était ni exclusive, ni égoïste ; elle ne connaissait pas les petites rivalités qui se glissent parfois jusque dans les œuvres les plus saintes ; elle s’attachait avec zèle à ce qu’elle croyait être la volonté de Dieu ; mais sans prétention ni pour elle ni pour ses filles, elle n’ambitionnait que la dernière place parmi les Épouses de Jésus-Christ.
A cet égard, je puis invoquer un témoignage bien précieux : celui de Monseigneur Dehesselle. Ce digne Prélat qui la connaissait à fond, admirait en elle bien des vertus, mais surtout la pureté de son zèle et de son dévouement. Il la trouvait, écrivait-il à un vénérable prêtre, toujours prête à entrer dans ses vues, dès qu’elle avait reconnu l’utilité, sans marchander son concours, sans se préoccuper des inconvénients purement humains. Je lui dois moi aussi, le même témoignage ; et si je ne m’explique pas davantage, c’est uniquement pour ne pas entrer dans des détails trop intimes. Du reste, qui de vous, mes chères Sœurs, n’a pas éprouvé la pureté et l’universalité de son dévouement? Qui n’a pas trouvé auprès d’elle la consolation, l’appui que peut donner une tendre Mère? Vous sentiez que son cœur n’était dominé par aucun préjugé, par aucune affection terrestre, qu’il ne respirait que pour avancer l’œuvre de Jésus : vous étiez toutes, à ses yeux, ses coopératrices dans cette œuvre, les instruments du Dieu Sauveur. Elle aurait voulu vous entretenir longuement, vous communiquer les grands sentiments qui l’animaient, vous éclairer sur les détails de votre sanctification et de vos œuvres extérieures ; elle le tentait malgré le délabrement de sa santé, elle allait au-delà de ses forces, vous le savez : et quelle peine, lorsqu’elle se trouvait enfin forcée de renoncer à cet exercice de zèle et d’amour! C’était sa croix : et cette croix même, si pénible pour une telle âme, elle l’a acceptée des mains de Jésus!
Si empressée que fut la révérende Mère Claire à concourir aux œuvres de zèle, elle n’y mettait pourtant aucune précipitation : son dévouement était éclairé. Un projet lui était-il soumis? Elle élevait son âme vers Dieu, pour n’agir qu’en vue de sa gloire ; elle écartait toute considération terrestre qui eût pu altérer la pureté de son zèle. Puis, tout en pesant le pour et le contre, en consultant des personnes éclairées, elle priait et faisait prier : elle ne décidait qu’après avoir ardemment imploré la lumière d’en haut. Elle a exécuté de grandes choses ; elle a présidé au développement de son Institut ; mais elle aurait pu le propager davantage ; elle aurait pu étendre bien plus tôt ses rameaux en Amérique et créer des établissements dans les Indes : grand et beau projet, tentation dangereuse à laquelle résiste difficilement un cœur zélé : elle résista. Comprenez bien en ceci l’esprit de votre Mère : elle préféra former bien, qu’établir beaucoup. Ce n’est pas seulement aux grandes entreprises que la révérende Mère appliqua la maxime que je viens d’énoncer. En toutes choses, elle préféra la qualité à la quantité. Elle se réjouissait de voir s’accroître le nombre de ses Sœurs ; mais elle ne voulait admettre que des personnes d’une aptitude reconnue ; et avant de les agréger définitivement, elle aimait mieux les éprouver avec quelque sévérité que de les exposer à quitter ensuite leur vocation.
Elle aimait à voir régner parmi les Sœurs une grande activité ; mais elle tenait avant tout à ce que chaque chose fût faite avec le plus grand soin. "Ce que vous faites n’est peut-être pas considérable," disait-elle ; "ce qui est important, c’est que vous le fassiez de votre mieux." C’est ainsi que sa maxime est devenue celle de son Institut.
Parlerai-je encore de la tendresse maternelle de la digne Supérieur? Ah! C’était là le fond de son âme, la marque caractéristique de son dévouement. La prudence qui présidait son administration, comme nous venons de le voir, ne pouvait pas pourtant égaler sa bonté, ou plutôt sa prudence même avait sa source dans la sollicitude de son amour maternel. C’était, pour emprunter l’image de Jésus-Christ lui-même, "la poule protégeant sa couvée."
Elle aimait ainsi son Institut dans son ensemble et dans ses détails ; elle connaissait chaque Sœur en particulier et à un point à peine croyable dans la position que lui faisait ses infirmités ; elle réglait toutes choses bien au-delà de ce que s’imaginaient les personnes du dehors ; elle s’occupait avec une tendresse spéciale de ses généreuses filles qui consacrées aux missions lointaines, ne devaient plus la revoir en ce monde ; enfin, elle étendait son affection à tous ceux qui s’intéressaient à son Institut ; et moi-même j’ai recueilli des preuves bien touchantes de ce qu’elle appelait sa trop juste reconnaissance. Quelle bonne Mère! Et cependant sa tendresse n’avait rien de faible ; au besoin, elle eût été ferme jusqu’à la sévérité. On le savait, on le sentait ; c’était assez : ses filles lui rendaient si bien amour pour amour, que pour rien au monde elles n’eussent voulu lui faire de la peine. Touchant accord! Spectacle digne des Anges! Heureuse harmonie entre la Mère et les enfants et que la mort n’a pu détruire! Car avant de vous quitter, mes chères Sœurs, elle l’a dit avec sa simplicité ordinaire : "quand je serai au ciel, oh! comme je prierai pour vous toutes!"
Elle prie donc pour vous, pendant que vous priez pour elle ; du haut du ciel elle continue de présider aux destinées de l’Institut de Sainte-Marie. Que son exemple reste parmi vous comme un phare lumineux! Que son image soit présente à vos yeux et gravée dans vos âmes, telle que je viens de la retracer! Pour moi, je la vois toujours, avec cet air simple, ce sourire sur les lèvres et ce regard où perce le dévouement d’un amour céleste. Voilà le type d’une Sœur de Sainte-Marie! Contemplez-le, mes chères Soeurs ; entendez cette voix dont les accents vous sont si connus : "Dans la simplicité de mon cœur, ô mon Dieu, dans la joie de mon âme, je vous ai offert tout mon être, sans aucune réserve."
Ces paroles sont faites pour de pareilles solennités. Le Roi-prophète préparait un temple au Seigneur : nous élevons un édifie spirituel au Dieu Sauveur. Devant tout son peuple assemblé, David fit l’oblation solennelle des trésors qu’il avait amassés : "je vous offre tout, seigneur, dans la simplicité de mon cœur, dans la joie de mon âme!" Devant ce peuple vraiment choisi qui m’écoute, devant ce peuple privilégié de Dieu, les mêmes paroles descendent du ciel comme le testament d’une Mère chérie et trouvent un écho fidèle dans tous les cœurs.
Qu’il me soit donc permis de me constituer l’interprète de vos sentiments. Au nom de celle qui, fidèle coopératrice de la révérende Mère Claire, vient d’hériter de son esprit aussi bien que de sa charge : "Dans la simplicité de mon cœur, ô mon Dieu, et autant que je le puis, dans la joie de mon âme, je vous offre tout : je me soumets à votre volonté et je vous prie de m’accorder à cet effet le dévouement le plus parfait. Au nom des Sœurs ici présentes, au nom des Sœurs absentes et représentées dans cette enceinte par leurs Supérieures, et spécialement encore au nom des Chères Sœurs répandues dans les missions lointaines : Seigneur, dans la simplicité de nos cœurs, dans la joie de nos âmes, nous nous donnons entièrement à vous : faites-nous la grâce de vivre et de mourir en dignes Sœurs de Sainte-Marie."
Pour moi, Seigneur Jésus, j’applaudis, comme David, à l’empressement de vos enfants ; je jouis du spectacle de leur ferveur et j’unis mon offrande à leur offrande. Bénissez-les, ô mon Dieu, bénissez leurs résolutions et leurs entreprises ; maintenez-les par votre grâce, simples, joyeuses et dévouées comme leur Mère, jusqu’au jour des récompenses éternelles. Ainsi soit-il.
(I Par. 29, 18). |